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Les luttes industrielles et clin d’œil au travail de Karine Savard (thème 14)

Thème du mois : le travail

Les musées sont des lieux de diffusion et de conservation d’œuvres d’art. On les fréquente pour découvrir les productions d’artistes du passé et du présent, pour se questionner et apprendre de leurs réflexions et expérimentations, pour vivre des expériences hors du commun. On réfléchit plus rarement par contre au musée en tant que lieu de travail ou aux artistes en tant que travailleurs autonomes.

Les mandats de grève votés en 2019 par deux institutions culturelles importantes au Canada, soit le Musée d’art contemporain de Montréal (MAC) et la Vancouver Art Gallery (VAG), sont venus nous rappeler que les secteurs culturels sont des milieux de travail aux conditions précaires, où la sécurité d’emploi est fragile, les salaires plutôt bas et les bénéfices, plutôt rares. Ces enjeux étaient au centre des revendications des employés syndiqués du MAC, donc la moitié avait alors un statut de contractuels, sans bénéfices, couverture d’assurances et vacances. Sans convention collective depuis 5 ans, les travailleurs du MAC se sont sentis obligés de prendre la rue pour rendre leurs revendications publiques. Les mêmes doléances étaient au cœur des revendications des employés de la Vancouver Art Gallery, à l’autre bout du pays. Si la grève du MAC n’a duré qu’une journée en novembre 2019, celle du VAG s’est échelonnée sur 7 jours au mois de février 2019. Organisme sans but lucratif, le VAG a un statut similaire à celui du Musée d’art de Joliette. Après des négociations qui ont duré 8 mois et une semaine de grève qui s’est soldée par une séance avec un médiateur, les employés et les gestionnaires du Musée vancouvérois se sont entendus sur une augmentation salariale rétrospective et une révision des horaires de travail.

Les travailleurs culturels et les artistes évoluent dans un secteur où il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus. La compétition est tout aussi forte pour les postes dans les centres d’artistes, centres d’expositions et les musées que pour les opportunités d’expositions et les possibilités de résidences. Pour chaque artiste superstar dont les œuvres sont évaluées à des prix impressionnants sur le marché de l’art, des centaines d’autres peinent à joindre les deux bouts. Cela dit, l’image romantique de l’artiste en marge du système, figure contestataire vivant en bohème, ne correspond pas, ou plus vraiment à la réalité. Déjà en 2002, Pierre-Michel Menger, dans un petit livre intitulé Portrait de l’artiste en travailleur, faisait le constat « que non seulement les activités de création artistique ne sont pas ou plus l’envers du travail, mais qu’elles sont au contraire de plus en plus revendiquées comme l’expression la plus avancée des nouveaux modes de production et des nouvelles relations d’emploi engendrés par les mutations récentes du capitalisme » (p. 8). Selon lui, « il faudrait désormais regarder le créateur comme une figure exemplaire du nouveau travailleur, figure à travers laquelle se lisent des transformations aussi décisives que la fragmentation du continent salarial, la poussée des professionnels autonomes, l’amplitude et les ressorts des inégalités contemporaines, la mesure et l’évaluation des compétences ou encore l’individualisation des relations d’emploi. » (p. 8) Comment cela s’explique-t-il ?


Karine Savard, Passage, 2016, installation, Festival Art souterrain, Place des arts, Caisse de dépôt et de placement du Québec, Cité internationale

C’est que l’artiste est ce travailleur dont l’engagement dans son métier est sans limites, qui tire un sentiment d’accomplissement et de gratification personnels de son occupation, qui s’identifie à sa production et à sa performance, bref, un travailleur qui envisage son activité non comme un emploi, mais comme une vocation. Sa réussite se mesure donc en grande partie sous la forme de gains non monétaires. Si son degré d’autonomie et de liberté est élevé dans le travail, la flexibilité dont l’artiste bénéficie pour son organisation est proportionnelle au niveau de risques auxquels il s’expose. Une des manières favorisées pour pallier les risques et l’instabilité qu’ils causent a consisté à se tourner vers la multiactivité. S’ajoute à ce contexte le brouillage des temps dédiés au travail et à la vie personnelle, dû notamment à l’hyperconnectivité, ce qu’une grande partie de la population expérimentant le télétravail vit présentement à la grandeur du pays (voir une lettre ouverte publiée par Le Devoir à ce sujet). En conséquence, l’artiste se retrouve souvent à travailler en alternant les périodes d’intense productivité et de relâchement, avec toujours l’incertitude de la reprise de ses activités dans le futur, ce qui rend sa situation très précaire et augmente son anxiété lorsque vient le temps de « décrocher » pour s’accorder du temps hors travail. On voit ainsi se dessiner un parallèle entre le modèle de l’artiste et celui du travailleur autonome, indépendant ou contractuel qui évolue dans un milieu compétitif reposant sur la réputation et le réseau, et dont la réussite demeure toujours incertaine. Paradoxalement, ce serait justement le haut degré d’imprévisibilité du succès qui agirait en même temps comme son moteur, puisqu’il forcerait le milieu à rester créatif et innovateur. D’où le prestige social élevé de ceux qui se démarquent, tant pour l’artiste que le travailleur autonome. Une vision du marché de l’emploi qui favorise les employeurs et dessert les employés en valorisant l’insécurité, qui ouvre la porte à des glissements risquant de causer des épuisements professionnels.

Menger conclut ainsi que les professions artistiques sont devenues « le paradigme du travail libre, non routinier, idéalement épanouissant, [mais] engendr[ant] des disparités considérables de conditions entre ceux qui réussissent et ceux qui sont relégués aux degrés inférieurs de la pyramide de notoriété. » (p. 52) Ces mutations du marché du travail expliquent probablement en partie la baisse d’engouement pour le syndicalisme, reposant sur la mutualisation des risques par l’association collective, puisque ces modèles font de l’autonomie et de l’indépendance leur pierre d’assise. Chaque travailleur se retrouve ainsi seul pour défendre ses droits, négocier ses avantages et son salaire, pour le meilleur et pour le pire, face à des employeurs qui ont souvent beaucoup plus de poids qu’eux.


Karine Savard, Outils de travail, 2015, vidéo sur camion d’affichage mobile


Cette réflexion sur l’évolution et les bouleversements traversant le milieu du travail, et le rôle de miroir que la sphère artistique, précurseur pour l’expérimentation de l’hyperflexibilité, a joué, nourrit un projet d’exposition de groupe du Musée d’art de Joliette, réalisé en partenariat avec Maud Jacquin, commissaire indépendante française, et Chloé Grondeau, directrice du centre d’artistes Diagonale à Montréal.

Parmi les artistes réunis dans l’exposition se trouve Karine Savard, artiste et chercheuse montréalaise qui s’intéresse au monde du travail. Graphiste de formation, elle réalise des affiches de films pour gagner sa vie et, dans sa pratique artistique, développe une réflexion sur son propre statut de travailleuse autonome dans l’industrie culturelle. Pour préparer l’installation qu’elle présentera dans l’exposition au MAJ et à Diagonale, elle réalisera en 2020 une résidence de recherche chez Vidéographe, un centre d’artistes spécialisé dans la vidéo, dont la collection regroupe plus de 2 250 œuvres. Vidéographe présente sa collection comme une ressource mettant en lumière « les enjeux artistiques et les mouvements sociaux qui forgent le Québec et le Canada depuis les années 1970. » Puisant dans cette riche collection, Karine Savard sélectionnera des œuvres vidéo qui portent sur le thème du travail, abordent les débuts de l’organisation syndicale et les initiatives d’autogestion ou donnent la voix aux travailleurs afin de réaliser des affiches faisant la promotion de ces pamphlets vidéo du passé. Les affiches produites, détournées par l’anachronisme de leur fonction promotionnelle habituelle, seront par la suite exposées au Musée, dans la ville, mais surtout au centre d’artistes Diagonale, dont les espaces se trouvent dans un ancien bâtiment industriel de Montréal, revitalisé pour accueillir plusieurs organismes culturels. Par ce geste, l’artiste souhaite « créer des ponts entre les luttes de la période industrielle passée et celles à mener dans le contexte du capitalisme cognitif actuel » (selon sa proposition préliminaire) - un contexte dans lequel évoluent les artistes et les travailleurs culturels.

Ce projet et l’exposition dans laquelle il s’inscrit sont encore en développement, mais déjà, on entrevoit qu’ils ont le potentiel de sensibiliser à la réalité des travailleurs artistiques et des travailleurs indépendants qui sont en croissance sur le marché de l’emploi, où ils font face aux mêmes défis.

Karine Savard, Box with the sound of its own making, 2016, installation, photographie et bande sonore, Galerie Leonard et Bina Ellen, Université Concordia


Cet article a été écrit par Anne-Marie St-Jean Aubre, conservatrice à l'art contemporain du Musée d'art de Joliette.

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